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Par Roger Harmon, historien et membre de l’association, Bâle (CH)
La communauté juive de Hegenheim était la plus grande communauté du Sundgau et comptait près de 850 membres au milieu du XIXe siècle.
À l’époque, tout comme aujourd’hui, les gens vivaient dans le Lertztal et travaillaient à Bâle : pendant la semaine, les marchands juifs vendant de petites marchandises, des tissus et du bétail faisaient le trajet entre leur domicile et Bâle à pied ou par char-à-banc. Lorsque les Juifs se sont installés à Bâle dans le cadre de l’émancipation et ont fondé la Communauté israélite de Bâle (IGB) en 1805, celle-ci est restée pour ainsi dire une branche de la communauté d’Hégenheim pendant longtemps, car jusqu’en 1885, le rabbin d’Hégenheim était également le rabbin de Bâle. La communauté juive d’Hégenheim peut donc être considérée comme la communauté mère de la communauté de Bâle. C’est pour cette raison que la synagogue d’Hégenheim revêt une importance particulière.
Quand la synagogue d’Hégenheim a-t-elle été construite ? Le style architectural n’aide pas beaucoup à répondre à cette question, car il montre la forme intemporelle des synagogues rurales du Sundgau du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Voir par exemple la 2e synagogue d’Hagenthal-le-Bas (1765/66) et celle de Durmenach (1802) : il s’agit d’un long bâtiment carré, sans ornement, sous un toit escarpé et - contrairement au bâtiment d’église - ne dominant pas les maisons environnantes. On peut supposer que la synagogue d’Hégenheim a été construite en même temps que la 1e synagogue d’Hagenthal-le-Bas, donc vers 1725, ou au plus tard vers 1770, lorsque la politique relativement pro-juive du duc de Choiseul a remplacé la politique anti-juive de l’ancien procureur général du Roi Valentin Nef (1676-1754). De 1711 à sa mort en 1754, Nef avait défendu aux Juifs de construire des maisons de prière, et en 1725, il fit démolir trois synagogues existantes (Hagenthal-le-Bas, Biesheim, Winzenheim). Une datation hypothétique vers 1725, au plus tard dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, souligne - une fois de plus - l’importance exceptionnelle de la synagogue d’Hégenheim. Car des synagogues dont disposaient les 188 communautés juives d’Alsace en 1784 (voir le Dénombrement Général des Juifs, Colmar 1785), très peu existeraient encore aujourd’hui. Voir Jean Daltroff, La Route du Judaïsme en Alsace, 2010, p.49 et 122 : « Les synagogues construites en Alsace sous l’Ancien Régime sont rares ».
En juin 2017, une étude dendrochronologique a montré que les poutres du grenier de la synagogue d’Hégenheim datent de 1820. En 1815, l’armée autrichienne perdit la bataille de Hüningen, se retira du champ de bataille à l’ouest et - s’en félicitation et quasi en passant - incendia la synagogue d’Hégenheim. Il fallut 6 ans à la communauté juive d’Hégenheim pour rassembler de l’argent pour réparer la maison de prière et compenser les dégâts d’une seule journée ; la dédicace a lieu en 1821. C’est donc l’état de 1821 qui reflète la sublime salle de prière telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Au cours du XIXe siècle, de plus en plus de Juifs d’Hégenheim quittèrent leur patrie jusqu’à ce que, dans les années 1920, une affaire judiciaire oppose le Consistoire israélite du Haut-Rhin (Colmar) aux deux des derniers Juifs d’Hégenheim qui se sont vus expropriés. En effet, le Consistoire a confisqué le reste des biens de la communauté d’Hégenheim - 10 000 CHF à la «Schweizerischer Bankverein zu Basel». Le Consistoire affirme que ces fonds devraient être utilisés là où la vie juive est encore active, et la plainte du Consistoire contre un sans-abri qui vit dans la synagogue, qui n’est pratiquement plus utilisée, date également des années 20.
Dans les années 1930, l’une des dernières femmes juives de Hegenheim vivait dans la synagogue - avec une autorisation. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la maison fut utilisée comme camp de prisonniers de guerre russes. C’est ce qu’affirme Walter Gürtler (1931-2012) qui, en 1961, a acheté la synagogue au Consistoire, qui servait alors d’entrepôt pour les produits agricoles, et l’a aménagé avec sa femme Julie en atelier de sculpture et de danse.
Walter et Julie Gürtler traitaient le monument qui leur a été confié avec soin et s’efforcèrent de préserver l’abondante substance originelle de l’ancien édifice sacré. Il s’agit d’une attitude inédite pour le XXe siècle, car des synagogues avaient l’habitude de, soit être démolies par négligence (Sierentz, Buschwiller, Oberhagenthal) ou d’être transformées jusqu’à être méconnaissables (Durmenach, Blotzheim, Uffheim). Donc l’intérieur de la synagogue d’Hégenheim montre encore aujourd’hui la boiserie et le plâtre dans lesquels des milliers et des milliers de prières résonnent encore. Ce n’est que du côté nord que la partie supérieure de la niche du sanctuaire de la Torah est victime de l’effraction d’une grande fenêtre comme source de lumière. Mais en fin de compte, la postérité doit la préservation de la synagogue à la nouvelle grande fenêtre, car sans elle Walter Gürtler ne pouvait pas y travailler. La maison aurait alors depuis longtemps cédé la place à un nouveau bâtiment et le monde aurait été un peu plus pauvre.